Après 2 éditions (1912-1913) du Grand Prix de Champagne réservées aux motos sur un circuit du côté de Sarcy (15 km au Sud-Ouest de Reims) et qui ne semble pas avoir laissé beaucoup de traces, l'aventure commence vraiment en 1925 lorsque Mr Danglard et un certain ... Raymond Roche, tous deux à la direction du Motocycle-Club de la Marne, décident en association avec l'Automobile Club Ardennais, d'organiser le premier Grand Prix de la Marne, auto et moto. Le tracé retenu est un quadrilatère de 22 km à l'Est de Reims, utilisant la route nationale n°35 et passant par le village de Beine et celui de Nauroy, rasé pendant la première guerre mondiale et dont il ne reste que le tracé des rues.

LES CIRCUITS DE CHAMPAGNE SONT L'OEUVRE D'UN HOMME: RAYMOND ROCHE

Ce coup d'essai fut transformé l'année suivante par la création de l'Automobile-Club Ardennes Champagne Argonne et par la recherche d'un nouveau tracé plus court. C'est ainsi que les organisateurs s'installèrent sur un très classique triangle à l'Ouest de la ville, sur les communes de Thillois et Gueux.

Le parcours de 7,826km empruntait le CD27 de Thillois à Gueux, jusqu'au coeur du village, avant de tourner plein Nord par le CD26 jusqu'à la Garenne, carrefour avec la RN31 qu'il descendait, jusqu'à l'épingle de Bonne Encontre où il revenait vers le départ. C'est ce parcours qui sera utilisé jusqu'en 1951.

Dès Juillet 1926, la Société Anonyme des Circuits de Reims fut créée. Car l'équipe avait de grandes ambitions et était décidée à s'en donner les moyens. Il est vrai qu'elle pouvait compter sur les grandes maisons de Champagne pour apporter soutien et lustre aux différentes manifestations qui se tiendront annuellement sur le circuit champenois. Ainsi, les premières installations tout autour du circuit furent bien évidemment en bois (stands de ravitaillement, pavillon de chronométrage, maigres tribunes). Toutefois, un programme très ambitieux d'installations "en dur" fut entrepris dès 1927 :

1927

érection de 10 stands de 4x3m en béton armé en retrait de la piste
un pavillon de chronométrage en losange est installé une vingtaine de mètres en amont
des stands en bois complètent l'installation
édification d'un grand panneau d'affichage de 120m2 sur le toit des stands

1928

construction d'une tribune en béton armé (la future J.P. Wimille) de 1200 places

1931

une deuxième tribune est édifiée sur la gauche de la première
devant les gradins, les loges des tribunes sont créées
encore plus à l'Ouest, un ensemble de 3 gradins totalisent 500 places

1932

15 stands en béton supplémentaires, à l'Ouest des premiers, sont construits
la tour, édifiée dans le prolongement des premiers stands, accueille:
-rez-de-chaussée: direction de course et service communication
-1er étage: direction générale et poste de chronométrage
-2e et 3e étage: presse
elle est flanquée sur son angle Sud-Est d'une sorte d'étroite tourelle de vigie en surplomb de la piste, sur les 3 étages
un tunnel piéton sous la piste est creusé
l'ancien poste de chronométrage est transformé en poste de secours central
le Grand Prix de l'ACF se tient pour la première fois sur le circuit champenois

La piste évidemment, depuis 1926 avait évolué. La partie la moins carrossable était alors la petite route de Gueux à La Garenne, les 2 autres routes étant déjà goudronnées, le centre de Gueux pavé. Les routes comme les virages avaient été élargis et améliorés. En particulier, chacun des 3 virages étaient équipés d'une échappatoire. Ces éléments seront toujours présents jusqu'à la mort du circuit en 1972. Il faut dire que les vitesse atteintes ont toujours été importantes, Reims-Gueux luttant avec Spa-Francorchamps pour le titre officieux de "piste la plus rapide d'Europe".

Le virage de la Bonne Rencontre, bientôt dit "de Thillois", fit l'objet d'une attention particulière; il était le plus serré du circuit. La "marche" des premières années fut arrasée, un revêtement de pavés incliné fut appliqué à la corde, un peu à la manière du Karrusell au Nürburgring. Il était aussi le plus proche de l'agglomération rémoise. Ses abord furent aménagés afin d'accueillir le public, d'où l'édification d'une passerelle de bois au dessus de l'échappatoire, rare soucis de sécurité pour l'époque. L'Auberge de la Bonne Rencontre était déjà là, qui régalait les spectateurs les plus aisés. Présente aussi dès avant la première course, la petite maison isolée à l'intérieur en sortie de l'épingle, se voit rachetée puis démontée et rebâtit en 1938 derrière les stands de ravitaillement pour y accueillir le gardien du site.

Tous ces efforts avaient évidemment coûté beaucoup d'argent et après ce premier Grand Prix de l'ACF à Reims, l'Automobile-Club Ardennes Champagne Argonne trop endetté a été dissout, remplacé par l'Automobile Club de Champagne. Pratiquement aucun aménagement d'importance ne fut alors entrepris jusqu'au déclenchement de la 2e guerre mondiale. On notera quand même l'arrasement de la bosse aux bout des tribunes en direction de Gueux et la création d'un panneau d'affichage à La Garenne.

L'ÂGE CLASSIQUE DU CIRCUIT DE REIMS-GUEUX

Comme d'autres circuits en Europe, les infrastructures, qui accueillirent un temps les FFI, ont souffert du conflit. Il fallut 12 millions de francs pour la rénovation. La piste est progressivement refaite en tarmacadam par les établissements Albert Cochery, matériau de haute qualité qui avait déjà été testé de Thillois aux stands en 1938. Bien qu'à l'opposé des installations de départ, le virage de la Garenne est l'objet de nombreuses attentions: il se situe en effet à proximité de la gare de Muizon, d'où les classes populaires et les jeunes montent à pied pour assister aux compétitions. Une passerelle en béton par dessus la piste est édifiée, un camping implanté.

Mais c'est surtout les années 1952-53 qui virent un grand bouleversement du tracé: la traversée du village de Gueux est désormais obsolète, dangereuse. Une première déviation, appelée "Bretelle Sud" est d'abord construite, des tribunes à la route de la Garenne, réduisant le tracé à 7,152km :

Puis elle est prolongée en 1953 par la "Bretelle Nord", rejoignant la RN31 bien en amont de la Garenne. Enfin, l'année suivante, le virage de Thillois est court-circuité de quelques mètres, établissant ainsi le développement définitif de la piste à 8,301km. L'ancien tracé prend le nom de "circuit d'essai permanent", par opposition au nouveau tracé appelé "circuit de compétition" :


Développé des circuits
en bleu: longueur mesurée au centre de la piste, en mètres
en blanc: rayon des courbes mesuré au centre de la piste, en mètres




En 2 phases successives (1953 à l'Est et 1956 à l'Ouest), les stands de ravitaillement sont agrandis, portant le nombre à 85 boxes.


Suite au premier prolongement des stands de 1953, la ligne de départ/arrivée est reculée, un nouveau bâtiment appelé Pavillon Lambert est édifié en retrait, qui accueille la direction de course, les chronométreurs, la direction du service d'ordre et de la police, la direction des services médicaux, les services de sonorisation. A l'arrière, les 3 pylônes de 25m chargés de l'éclairage de la zone pour le déroulement nocturne des 12 heures de Reims, supportant chacun 20 projecteurs de 1000 watts.


En face, est implanté en 1956 le Pavillon des Speakers, équipé au rez-de-chaussée d'un logement.


La presse est désormais installée dans une tribune spécifique appelée Pavillon Buirette-Albert Réville, équipée de 140 places avec pupitre et d'une salle de 18 cabines téléphoniques. En dessous est installé un restaurant avec vue sur la piste de 400 couverts réservé à la presse. En avant, 200 places complémentaires avec pupitre ont été aménagées sur un gradin. En 1956, des parois vitrées latérales ont été rajoutées afin de protéger les pupitres du vent et de la pluie.


La tour, devenue Pavillon Central, accueille désormais au rez-de-chaussée la direction des commissaires sportif et le bar de l'Action Automobile et Touristique; dans les étages un restaurant panoramique (la petite tourelle du premier étage a été détruite) ouvert aux concurrents, constructeurs et titulaires des loges de ravitaillement.



Un superbe panneau d'affichage pivotant électriquement a remplacé en 1956 le panneau fixe.


L'ancien panneau est installé au virage de Muizon, autour du poste de commissaires n°4. Outre le classement donné aux spectateurs installés sur les pentes du tertre de la Garenne, il est parfaitement visible des concurrents au freinage.


L'autre fierté de la SA des circuits de Reims est la distribution du carburant aux stands de ravitaillement. L'installation a été conçue conjointement par Shell et BP. Il s'agit de deux réservoirs de 12 m3 chacun, cloisonnés en 2 parties et placés en hauteur, pouvant ainsi stocker jusqu'à 4 qualités différentes de carburant. La distribution s'effectue soit par gravité, soit accélérée par air comprimé, à un débit maximum de 200 litres/min. Chaque stand de ravitaillement peut recevoir en même temps 2 qualités de carburant.


En 1956, les tribunes centrales sont complétées par un troisième module, entre les 2 précédentes et la tribune de la presse, portant la capacité à 3600 places; en dessous, 3 immenses buffets de 1200 couverts avec vue sur la piste; devant, les balcons des tribunes accueillent 2000 personnes en loges directement sur le bord de la piste.


A l'arrière des tribunes, d'immenses velums couvrent le buffet extérieur de 4000m2 qui peut servir plus de 3000 couverts.


A l'arrière des garages officiel et de ravitaillement, le club-house "la grillade et la broche" peut servir dans 2 salles 220 personnes, et sous les pergolas extérieures, 1200 personnes.



La grande cheminée assure la cuisson des volailles, alors qu'à son dos, un autel permet la célebration de messes en plein air.


Un tunnel pour piétons et automobiles et 3 passerelles traversent la piste. La première passerelle, immédiatement après les gradins et les stands et dite Passerelle de la Presse par l'Image a été édifiée par la société Dunlop. D'une portée de 16 mètres, elle accueille en son milieu le bar réservé aux invités de la marque. C'est de ce belvédère en surplomb sur la piste qu'est souvent filmé ou photographié le départ des courses. Une deuxième passerelle Dunlop a été édifiée près du virage de la Garenne, au sommet de la côte de la RN34. Elle permet l'accès du public aux pelouses de la Garenne et au virage de Muizon. La troisième, sur le même site, enjambe la piste d'essais.


Le "bloc habitat", appelé aussi "standauto", à l'instigation du magazine l'Action Automobile et Touristique, est un ensemble de 8 showrooms mis à la disposition des partenaires. Chacun accueille, au rez-de-chaussée, un magasin-exposition et à l'étage un espace d'habitation avec cabinet de toilette et une terrasse. La demi-rotonde à l'Ouest est dédiée au pétrolier BP, une mosaïque à ses couleurs habille le sol du rez-de-chaussée. L'extension du bâtiment est prévue suivant la demande.



Au virage de Thillois, à l'"Auberge du Circuit" (ex-"Bonne Rencontre"), une aile complémentaire a été rajoutée, permettant aussi d'accueillir des spectateurs sur sa terrasse. Des gradins de 7000 places (bientôt couverts) ont été édifiés à la sortie du virage. Un grand portique enjambe l'échappatoire. Depuis le retour des 12 heures de Reims, un immense rideau y est accroché: il permet de masquer le soleil aux petites heures du matin pour éviter d'éblouir les pilotes pendant le délicat freinage du virage. En 1964, une énorme passerelle en béton aux couleurs BP remplace le portique.


Sur l'ensemble du tracé de compétition, des postes de commissaires surélevés sont édifiés. Ils sont complétés au rez-de-chaussée par une salle de repos avec couchettes. En 1959, le plan du circuit fait état de 8 postes. Les photos aériennes de 1968 montrent 3 postes supplémentaires construits.

Carte générale des postes de commissaires en 1959 et 1968


Il est important de noter que, suite à la catastrophe du Mans de 1955, les loges des tribunes sont désormais interdites au public et que la piste de décélération passe à 220m de long.

Carte générale des installations en 1968


Chronologie des installations autour de la ligne de départ


Détail des installations autour de la ligne de départ en 1968


Détail des installations autour du virage de Thillois en 1968

GRANDEUR ET DÉCADENCE

Toutes ces installations ont fait du circuit de Reims l'un des plus courus au monde. La ville de Reims ainsi que les grandes maisons de Champagne accueillent les pilotes, constructeurs, partenaires, VIP avec faste pendant toute une semaine. Le cadre est magnifique: sous le soleil de plomb du mois de Juillet, les bolides dévalent la descente de la Garenne sur un bitume surchauffé entre les champs de blé qui ondulent sous les brumes de chaleur. A près de 300 km/h roues dans roues, sur ce circuit ultra-rapide, la course se transforme année après année en course d'aspiration où tout se joue dans le dernier virage du dernier tour...

C'est sa dangerosité dûe à sa rapidité qui va entraîner la défection progressive des grandes compétitions: le Grand Prix de l'ACF, puis les 12 heures de Reims,... L'affiche de moindre importance n'attire plus les foules (15000 personnes au lieu des 100000 quelques années avant), les dettes commencent à s'accumuler. Jean-Pierre Beltoise et Jackie Stewart demandent l'évolution du tracé pour raisons de sécurité, à minima, la création de chicanes. Le 15 Janvier 1970, l'Automobile-Club de Champagne décide l'annulation des courses prévues en Juillet, avec la promesse d'étudier d'importantes modifications pour la saison suivante. 1970, c'est aussi l'année de l'ouverture de l'ultra-moderne complexe Paul Ricard au Castellet où la Formule 1 s'installera pour longtemps. Signe des temps... En fait, rien de pourra être fait à Reims, seules 3 éditions des Trophées Motocyclistes auront lieu jusqu'en 1972 sur le même circuit, et le rideau sera tiré.

ET APRÈS...

Tout-le-monde le sait, les infrastructures sont pour beaucoup restées en place, constituant un formidable décor fantôme unique au monde par son ampleur. Edifiées principalement sur la commune de Gueux, la petite municipalité n'a évidemment pas les moyens de s'attaquer à un chantier de démolition de cette ampleur. D'autant plus qu'une bonne partie des terrains a été revendue à un particulier. Certains éléments vont cependant être détruits :

1975

le club-house, la passerelle de La Garenne ont disparus
le tablier de la passerelle qui enjambait le circuit d'essai avait déjà été abattu avant 1968

1978

les tribunes de Thillois n'existent plus

1979

la passerelle de Thillois et le tableau d'affichage de Muizon sont rasés
la maison du gardien et le grand bar carré face au transformateur électrique ont perdu leur toit
les postes de commissaires semblent avoir tous disparus

1981

c'est au tour de la dernière passerelle, la "Dunlop" des stands, d'avoir été abattue, tout comme les stands de 1956

1982

une autre volée de stands a disparu, seuls restent 5 boxes de 1927 à l'Ouest de la tour et ceux à l'Est
le bar et le transformateur précités ne sont plus là

1983

c'est le tour du pavillon des speakers de disparaître

1988

le chemin qui partait de l'auberge de la Garenne vers Muizon a été transformé en route, après légère modification de son tracé

1993

un bassin de rétention d'eau a été creusé à l'emplacement des tribunes de Thillois

1999

lors de la tempête de fin d'année, l'enseigne Shell de la grande tribune est renversée

2000

la commune de Gueux rachète les terrains des installations

2001

un rond-point altère la courbe du calvaire, aussi bien le tracé pré-51 que post-51 :

2002

le secteur de la Garenne de la RN31 passe à 2x2 voies: le carrefour devient un ... pont avec échangeur!
le profil du CD26 (circuit d'essai) est modifié sur plus de 300m :

2002

le carrefour de Muizon disparaît purement et simplement :

Certainement la dernière photo avant transformation du virage de Thillois (23/12/2002) :

2003

le prolongement des 2x2 voies de la RN31 entraîne le remplacement du virage de Thillois par un rond-point, au pied de l'Auberge de la Garenne

2004

la municipalité de Muizon s'empresse de détruire le bitume de la bretelle Nord se trouvant sur son territoire

Pourtant, à partir de cette année-là, un vent de renouveau souffle -enfin!- sur les ruines du circuit :

2004

création de l'association "les Amis du circuit de Gueux" qui nettoie, repeint, restaure:
- les stands, la tour
- le Pavillon Lambert
- les tribunes public et presse
- le tableau d'affichage
- le réservoir de carburant
- le bloc habitat, fortement abîmé, est en cours de restauration (2015).

2010

les infrastructures du circuit sont classées au titre des monuments historiques

2011

Malgré tout, la municipalité de Gueux fait détruire le mur en béton le long du promenoir du départ vers Thillois

2012

la municipalité de Gueux abat le pavillon du gardien

Outre les vestiges bien connus des bâtiments, il est à noter que quantité d'autres traces plus discrètes sont encore visibles: fondations du club-house, cheminée et autel dans le petit bois derrière le paddock, fondation d'un pylône d'éclairage derrière le pavillon Lambert, bordures à l'ex-virage de Muizon, portiques d'entrée des parkings, sanitaires...


NOTE: les photos d'époque des installations sont extraites du livret des "Circuits de Reims", édité en 1959 pour le compte de la SACR. S'agissant de documents promotionnels, ils sont à ma connaissance librement publiables. Si tel n'est pas le cas, merci de me contacter.

télécharger dans GOOGLE EARTH: REIMS-GUEUX

comment visualiser ces fichiers dans Google Earth?


POUR EN VOIR ET SAVOIR PLUS:

[livre] Les heures glorieuses du circuit de Reims, Dominique Dameron / Jacques Pernet / Michel Hubert
[livre] Circuit de Reims, Patrick Sinibaldi, ETAI
[livre] Les 12 heures de Reims, 1963 à 1967, Michel Bollée
[livre] Les circuits de Reims, SACR

[site] Les amis du circuit de Gueux

[vidéo] Grand Prix 1938
[vidéo] Grand Prix 1950
[vidéo] Grand Prix 1951
[vidéo] Grand Prix 1952
[vidéo] Grand Prix 1953
[vidéo] Grand Prix 1954
[vidéo] Grand Prix 1956
[vidéo] Grand Prix 1958
[vidéo] 12 heures & Grand Prix 1963
[vidéo] 12 heures 1965


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